Midilibre.fr
Tous les blogs | Alerter le modérateur| Envoyer à un ami | Créer un Blog

21/09/2009

Beziers - Les vendanges

Extrait du roman Les vendanges, Georges BEAUME, vers 1920

La colle, par des chemins sinueux, au loin, entre les haies, était en marche. Tous appartenaient à la ville: une dizaine, dont trois hommes, parmi lesquels Caguésol, le pire garnement de la contrée, qui ne travaillait qu'aux vendanges. Caguésol, toujours jeune et bon drille, malgré l'approche des quarante ans, s'avançait le premier, gesticulant, dominant de la voix, car ils gravissaient la côte en chantant, le front levé vers la grange blonde, baignée de lumière.

Les vendangeurs arrivèrent en tumulte, par le portail aux battants étalés. Caguésol jeta son sac contre le mur, s'assit dessus bravement, en s'épongeant la figure. Martin, sans se déranger de sa chaise, considéra la troupe avec contentement, avec une amitié qui lui monta du cœur aussi forte qu'à la nouvelle d'un héritage longtemps attendu. C'était la première fois qu'il employait tant de gens. Il soignait sa terre depuis vingt ans: elle lui rapportait enfin, il pourrait économiser, cette année, acheter quelques rentes. Il allait ramasser la récompense de ses efforts, de ses douleurs de sa foi.

A table, Lise se tenait sans embarras, sans honte, en enfant de la maison. Ici, régnait la bonhomie du paysan qui aime la terre pour lui et pour les autres, l'amitié du camarade qui, se souvenant des temps de misère, partage avec ses domestiques le plaisir du labeur et des résultats. Ils se regardèrent tous autour de la table en riant et, sur un geste du maître, trinquèrent sans parler, avec modestie.

beziers-093.jpg
(Beziers - Les vendanges, coupeuses et porteurs)

On entama la vigne la plus proche de la ferme. Caguésol et Fulcrand, armés chacun d'un levier, s'associèrent pour transporter les fardeaux, tandis que les autres hommes entassaient les raisins à coups de massue dans les comportes. Les femmes avaient attaché leur long tablier de toile par la cordelière et noué sous le menton les ficelles du chapeau de paille.

On riait. Lise oubliait son chagrin dans la familiarité de ces pauvres qui chantent toujours comme des cigales. Martin allait à droite et à gauche, tantôt s'attaquant à un cep, tantôt roulant des tonneaux. On mangeait des raisins, on se grisait de soleil, les hommes en bras de chemise, leur veste posée au bord du talus.

Mathieu, s'étant assuré que, sur l'aire, devant le portail, il n'y avait point de grosses pierres, donna des coups de fouet vers le chemin avec un geste de prévenance et d'appel; et la mule, hochant la tête, ébranla la charrette énorme. Deux hommes pour les fouloirs, séjournaient dans la grange, avec Martine, laquelle veillait au manger du monde et de la basse cour.

vendanges.jpg
(Beziers - Les vendanges, la vie aux champs)

Le soir, dès cinq heures, la bande repartit pour la ville, tous un peu las, noirs de raisins, rôtis de soleil. Les femmes portaient délibérément sur la tête des paniers pleins de fruits, d'où débordaient les vertes feuilles. Caguésol entonna une chanson. Paisibles, sans gestes, bientôt ils se mêlèrent à toutes les bandes qui chantaient aussi, affluant sur la route. Le soir bleu alanguissait la campagne.

Vers le couchant semblait percer une lumière nouvelle sortie des bois rouges, des profonds ravins des Cévennes, une aube ardente qui faisait flamber les cimes et fleurir d'étoiles les futaies et les hauts branchages. Les roseaux frémissaient parfois, sous les caresses furtives, si menues, de la brise. Les charrettes, dans le recueillement des terroirs sonores, éveillaient une musique très lointaine de barbares cheminant vers des buts ignorés.

 

Commentaires

Trop lointain pour moi - j'ai vendangé dans les années 60 - mais que de souvenirs cela me rappelle.
Je me revois dans la première carte postale, c'était tout à fait ça !

Écrit par : FRONTERE J-François | 10/07/2011

Les commentaires sont fermés.