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18/01/2010

Sète - La trombe du 24 octobre 1844

Extrait de De la Tour Magne à Saint-Nazaire, 1942, THOMAS et SEGUI

Depuis le matin, le temps était sombre. Vers midi, un gros orage avait éclaté, pluie et grêle. Le ciel restait menaçant.

Brusquement, le baromètre baissa d'inquiétante façon, marquant 733. Sur la mer, là-bas, des nuages noirs s'amoncelaient. Ils s'abaissèrent et prirent la forme d'un cône renversé dont la pointe arrondie touchait les flots démontés. Soudain, cet amas de vapeurs sillonnées d'éclairs se dirigea, avec une effroyable rapidité, vers la montagne de Sète. Il était 4 heures 25. Tandis que les grondements du tonnerre couvraient la ville, la trombe passa sur le môle, souleva plusieurs des énormes blocs de roche qui le protègent et s'abattit sur le fort Saint-Pierre et les constructions voisines. Un bruit épouvantable, semblable à l'explosion d'une poudrière, se fit entendre. C'était la foudre qui frappait le pavillon du génie. La toiture, recouverte de plaques de zinc, fut déchirée et enlevée. Les murs du bâtiment s'écroulèrent. Deux maisons à côté eurent le même sort.

 

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(Cette - Station balnéaire, le fort saint-Pierre)

En moins de temps qu'il n'en faut pour l'écrire, la trombe avait gagné le chenal, aspirant les eaux qui se soulevaient en colonne, brisant les mâts, emportant les voiles, jetant les navires les uns contre les autres, et les coulant. Jamais marin sétois n'avait vu en mer pareille tempête. Douze bateaux de cabotage ou de pêche, en quelques minutes, gisaient au fond du port ou du canal. Plusieurs avaient à bord, hélas! une partie de l'équipage.

Cheminées, contrevents, balcons, balustrades des terrasses, arbres de la place de la Mairie, enlevés avec une force incalculable, allèrent s'abattre vers l'ouest, un peu partout, dans la campagne ou sur l'étang. Au milieu d'un tourbillon de vase et de boue, les objets les plus hétéroclites passaient dans l'air. La folle sarabande des tuiles et des briques s'acheva sur Bouzigues et une plaque de zinc d'un mètre carré vint s'échouer dans la garrigue de Cournonterral. Les gens qui se risquèrent à mettre le nez dehors virent des choses fort curieuses. La moins banale n'était pas la valse vertigineuse de la guérite des casernes pirouettant dans les rues comme une poupée mécanique!

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(Cette - Station balnéaire, la corniche, un coup de mer)

L'ébranlement fut tel que bien des murs se lézardèrent et qu'à l'intérieur des demeures s'écroulèrent cloisons et planchers. Dans une maison ravagée par la tornade, un lit fut transporté d'un second étage au troisième! L'ouragan déchaîné saccageait la ville au milieu d'une épaisse obscurité et d'un bruit assourdissant que les témoins comparèrent tous à celui de centaines de charrettes chargées de ferrailles roulant sur un méchant pavé. Naturellement, les décharges électriques accompagnaient le météore et leurs bizarres effets frappèrent comme toujours les imaginations: tuyaux de fer blanc perforés comme à l'emporte-pièce, deux carreau~ de vitre de l'hôtel du Grand-Galion percés l'un d'un trou ovale, l'autre d'un trou rond fort réguliers... Et chacun de constater que les objets en fer devenaient brûlants et qu'une forte odeur de soufre imprégnait l'air.

Le curé de Saint-Joseph, M. Cros, du haut du clocher en construction, regardait la mer en furie. On vit la trombe se former et se précipiter sur la ville. Epouvanté, il se réfugia en hâte sous les combles de l'église. Bien lui en prit! Il y était à peine que le clocher s'écroulait devant lui... Telles étalent les scènes terrifiantes ou pittoresques qui se déroulaient à Sète l'après-midi du 24 octobre 1844.

 

24/08/2009

Sète - Les joutes de la Saint Louis

C'est la veille du grand jour, la Saint-Louis, jour de fête en pays sétois. Depuis quelques jours déjà, la ville est en effervescence.

Extrait de Fleuve d'Or, route enchantée, Maurice CHAUVET, 1947

Dès le matin, pendant que sonnent les cloches et que les drapeaux ondulent au vent, c’est le défilé des jouteurs pavois au bras et lance haute tandis que les tambours et les hautbois rythment leur marche allègre. Au passage, les amateurs saluent les héros de la fête: «Alors, Isoard, tu es prêt? » - « 0, Liparotti, bagna pas la camisa! » « Cabussaras pas, é, Di Crescenzo! », et ces interpellations dans la bonne tradition homérique fusent de ces bistrots qui portent des noms aussi savoureux que ceux des trois mâts de la grande époque. Quoi de plus poétique que ces bars de « l'Horizon », des « Paquebots » ou de « Terre Neuve ».

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(Sète - Le canal)

Mais c'est l'après-midi, quand le « labech » rafraîchissant gonfle la tente de la gabarre officielle sur l'aveuglante réverbération du grand Canal, que les maisons du quai éclatent de blancheur, que la foule pressée sur les noirs chalands de bois s'agite et crie, qu'un papillonnement de couleurs, de sons, de lumière vous grise déjà, que tout-à-coup éclate l'ardente musique des combats. Les deux grandes barques foncent sous l'effort des rameurs, on entend grincer le bois des lourds avirons, la vitesse s'accroît et, brusquement, un grand silence: musique, rameurs, rumeurs, tout s'est tu. Pendant dix secondes, les deux navires semblent s'aborder furieusement, glissant bord à bord en pleine course et c'est le double choc sourd des fers de lance sur les pavois, un homme désarticulé qui tombe de la haute tintaine, un vaincu arraché à son piédestal éphémère, un « plouf » dérisoire dans l'eau verte et scintillante du canal.

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(Cette - Joutes cettoises, après)

Le drame a duré une demi-minute et déjà un nouveau combattant salue de la lance pendant que le hautbois et le tambour reprennent l'air lancinant qui, jusqu'au soir, fera retentir son inlassable scherzo.

Aucune comparaison n'est possible entre ce noble jeu au cérémonial séculaire, fait de plastique, et pour parler sétois de « prestance» et ces joutes dites lyonnaises où des hommes en maillots de bains se renversent au ras de l'eau en se poussant avec des bâtons que terminent un tampon douillet. Ce n'est là qu'une parodie des nobles joutes sétoises où le trident de fer arrache souvent un morceau de chemise et marque d'un sillon sanglant l'épaule de l'adversaire. Il s'agit bien ici d'un tournoi avec toute son élégance, son côté chevaleresque, sa force hardie; les autres joutes ne sont que des divertissements aquatiques d'un médiocre intérêt.

 

 

16/03/2009

De Montpellier à Sète - Un incident sur la voie ferrée

Les premières années du chemin de fer sur la ligne de Montpellier à Cette connaissent plusieurs incidents. La voie ferrée ne comporte alors qu'une seule voie. L'épisode relaté ci-dessous nous donne une image de ce qu'était cette époque.

On nous écrit de Cette, le 17 septembre 1839

Le chemin de fer avait amené pour une grande fête une partie de la population de Montpellier. L'administration du chemin de fer, avait doublé ses départs et ses convois, tant était grande l'affluence.

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(Cette - Gare des voyageurs, étang de thau, les usines de pétrole de St Gobain de balaruc)

Rosemary me signale que, sur la carte ci-dessus, il ne s'agit pas de l'usine St Gobain de Balaruc qui se trouve à environ 4 ou 5 kilomètres de Sète, mais de l'usine "Le Creusot" de Sète.

Il y a eu des départs de nuit, et ceux-là out été remarqués par un peu plus de confusion. L’un des convois est resté plus de temps qu'à l'ordinaire; il venait de quitter Cette vers neuf heures et demie, lorsqu'il fut rencontré par une locomotive qui revenait de Montpellier à vide, pour remorquer au besoin les convois retenus. Ne traînant rien après elle, sa vitesse était prodigieuse; son conducteur, ainsi que celui de la locomotive du convoi ne se virent pas assez à temps pour arrêter l'un et l'autre les machines, et un choc devint inévitable. Il ne fut pas heureusement aussi violent qu'on eût pu le craindre. Les voitures du convoi ne ressentirent qu'un léger contre-coup, comme si une pierre se fût trouvée sur les rails du chemin de fer. Le premier soin du mécanicien de la locomotive, marchant ainsi seule, avait été de lui donner le mouvement en arrière, et de sauter à terre, ainsi que son chauffeur.

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(Montpellier - Intérieur de la gare PLM)

La machine, ainsi libre et dégagée, ne sortit pas cependant de la voie où elle devait se mouvoir; mais obéissant au mouvement rétrograde qui lui avait été imprimé, elle s'enfuit vers Montpellier avec une plus grande rapidité encore. Revenus de leur première surprise, les deux mécaniciens se mirent à courir après mais pour cela la vitesse de l'homme était loin de suffire. Ils décrochèrent la locomotive du convoi demeuré en panne. C'était un spectacle assez curieux de voir ainsi deux machines à vapeur courant l'une après l'autre; ils la rattrapèrent à une lieue de Montpellier, et la ramenèrent à Cette, où ils reprirent le convoi attardé.

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(Montpellier - La gare)

Cet incident, qui heureusement n'a eu aucun fâcheux résultat, a servi d'épreuve à ces deux locomotives, d'origine anglaise. Le chef des mécaniciens, chargé de leur entretien et de leur surveillance, est pareillement Anglais; et comme il est jaloux de prouver son zèle, qu'en outre il a quelque peu de l'amour-propre d'un artiste, il était désolé de cet accident, et ne parlait rien moins que de se brûler la cervelle.